Mon cadran sonne. Je me lève. Je me sens aussi fatiguée que la veille. Mes pensées me tourmentent…
Aujourd’hui, je vous partage une histoire troublante, je me dis que, peut-être, l’écrire libérera ma conscience. Lors des événements, j’avais 38 ans. J’ai vécu une enfance paisible, puis j’ai décidé de devenir psychoéducatrice auprès de la jeunesse. Reconnue pour être spécialisée en comportement brutal chez les jeunes enfants, je travaille à mon compte. De ce fait, je traite souvent des cas hors du commun. Je vous ramène alors à ce fameux début, là où tout a commencé…
Mon cadran n’a pas encore sonné, pourtant je me sens me réveiller. J’entrouvre les yeux, ma chambre est sombre, mais un léger trait de lumière m’informe que le jour s’est levé depuis peu, il doit être 7 h 30. Je décide de me lever, je fais mon lit. Je vais à la cuisine. Je me fais un café, comme chaque matin. Je me pose devant la grande fenêtre de mon salon. Dehors, il neige beaucoup et le vent souffle fort. J’ouvre brièvement la radio, il y a une tempête à l’horizon. Je me dirige vers mon bureau, comme toujours, mon ordinateur y est soigneusement placé, mes carnets de notes, parfaitement superposés et mes crayons, triés par couleur. J’ouvre mes courriels et commence à les étudier. Je dois décider quel cas je vais traiter puisque j’ai fermé mon dernier dossier. Plusieurs écoles m’ont contactée. Pour ne pas faire de préférence, j’étudie tous les cas. Au final, un est particulièrement violent et me semble plus urgent: un garçon de 10 ans, Matéo, qui a frappé un autre enfant, jusqu’à la mort. Je réponds au courriel comme quoi, j’accepte le cas et vais commencer dès aujourd’hui. J’ai envie d’aller rencontrer l’intervenante qui a assisté à la scène pour commencer, mais la tempête dehors se fait de plus en plus violente, il me semble plus prudent de ne pas sortir… J’irai demain, aujourd’hui, je vais commencer à m’écrire des notes pour être prête à le rencontrer et avoir un plan en tête.
Déjà, pourquoi aurait-il fait ça? Je commence à m’imaginer des pistes: violence des parents, trouble de personnalité, harcèlement… La journée vient rapidement à sa fin, je prends un peu de temps libre, puis vais me coucher.
La tempête est terminée, le soleil brille dehors. Je m’habille avec soin. Je me mets ensuite en route pour l’école. Il s’agit de l’école primaire Sainte-Claire. Elle est beaucoup critiquée parce qu’elle est publique et est dans un quartier défavorisé. J’arrive, c’est une grande école, colorée, en bon état, tout le contraire de ce à quoi je m’attendais. J’en suis ravie, j’ai hâte de me mettre au travail. Je passe par la direction, on m’informe que le bureau qu’on m’avait réservé a dû être pris à cause d’un imprévu, une classe est cependant vide alors, je pourrai m’en servir en attendant. Je m’y rends, ce sera parfait. Je ne veux surtout pas empiété sur les affaires du professeur, je trouverais ça intrusif et irrespectueux de ma part, je m’installe donc sur un pupitre vide. Je convie l’intervenante de l’accident. Je veux qu’elle me raconte les détails de la bataille. Elle me dit d’emblée qu’elle dira la vérité, même si elle n’est pas très fière de sa réaction. Je l’apprécie, la remercie et lui demande de me raconter. Alors voilà: tout va bien, puis elle voit Matéo, au loin, sauter sur un autre enfant, elle court, mais le temps d’arriver le visage de l’enfant au sol était déjà en sang, Matéo le frappait à main nue, sans s’arrêter, avec aucune émotion sur le visage, elle en fut si décontenancée qu’elle en figea. Une deuxième surveillante est arrivée et est intervenue, mais il était déjà trop tard, il était décédé. Je suis troublée, je m’attendais à un peu plus de contexte, quelque chose qui aurait pu m’indiquer le pourquoi…
Il va arriver d’une minute à l’autre. Je suis convaincue que mon approche doit être douce pour qu’il prenne confiance et se confie. Ça y est, il est là. Plutôt petit, aux cheveux bruns courts et aux yeux bleus, il ne ressemble en rien à un meurtrier. Je perçois pourtant la rougeur de ses phalanges et les écorchures qui les recouvrent. Son accompagnateur l’assoit sur la chaise que j’ai placée face à moi, puis nous quitte. Sans émotion, le garçon me fixe. Je décide que le mieux est de me montrer honnête, après tout, c’est ce que j’attends de lui aussi et des mensonges ne serviraient à rien.
-Salut, je m’appelle Sophie, je suis là pour t’aider, je veux comprendre ce qu’il s’est passé.
Aucune réponse, il me fixe, le regard vide. Je décide donc de lui poser quelques questions simples pour le rendre plus à l’aise.
-Comment t’appelles-tu?
Après quelques secondes de silence qui me parurent une éternité, il me répond, d’une voix presque inaudible.
-Matéo.
-Ravie de te rencontrer Matéo, quel âge as-tu?, continuai-je.
-10 ans, dit-il, l’expression sombre et fermée.
-Est-ce que tu sais pourquoi tu es là, ici, avec moi?
Silence radio, il n’a pas l’air ouvert à la discussion, je le note.
-S’est-il passé quelque chose d’inhabituel avant-hier?
Toujours aucune réponse. Je remarque cependant que lorsque je lui pose des questions, Matéo fixe le coin de la classe. Je crois fortement que c’est pour lui une façon d’éviter mes questions, peut-être ressent-il de la honte? du regret? de l’ennui? Me regarder dans les yeux reviendrait alors à me donner de l’information. Je le note, il est intelligent. J’essaie plusieurs autres approches pour parler de l’événement, mais toutes échouent. Il reste impénétrable, silencieux, dans le vide, comme tombé profondément dans la lune. Je dois me résoudre à laisser tomber pour aujourd’hui et réfléchir à une solution.
-Bon, il se fait tard, tu devrais aller manger et réfléchir à tout ça, après tout, nous nous reverrons demain et…
Il se lève d’un bond et quitte la classe avant même que je puisse dire un mot de plus. J’en suis hautement étonnée, j’en ai même sursauté. Aurai-je eu peur d’être attaquée? Non, c’est insensé, je ne crois pas qu’il a le profil d’un meurtrier en série, c’est un enfant, plutôt timide en plus. A-t-il trouvé ça pénible à ce point?? Un comportement impulsif, rapide, presque un réflexe, un coup de vent et il disparaît. Troublée, je ramasse mes affaires et quitte à mon tour, en silence. Je réfléchis tout le long du trajet, ce soir, je vais contacter les parents de Matéo et espérer en apprendre plus sur leur enfant et la dynamique familiale.
À peine suis-je arrivée dans mon appartement que je m’enferme dans mon bureau, ouvre mon ordinateur et écrit un courriel à ses parents leur proposant une rencontre vidéo. Je fixe l’écran avec impatience, comme s’ils allaient me répondre dans la seconde. Ce cas m’obsède un peu trop, je devrais prendre du recul…
Vers 21h, j’ai enfin la réponse des parents, quelques minutes plus tard, nous sommes en appel. Ils se montrent très cordiaux, coopératifs. Grâce à leurs informations, je m’imagine très bien à quoi ressemblait la vie de tous les jours de Matéo. Tout semble normal, il partage sa vie avec des parents aimants, responsables et a des amis. Lorsque je commence à parler de l’accident, les parents démontrent beaucoup d’incompréhension, de confusion et de tristesse, je les comprends. Pauvres parents, un peu de répit leur ferait du bien. Je leur ai donc posé une dernière question: comment puis-je le faire parler ? Ils me répondent que Matéo a toujours été timide et qu’il fallait parfois le pousser à ses limites, le surprendre, pour le sortir de son mutisme. Je les remercie, puis nous raccrochons.
La nuit a été longue, je ne cessais de réfléchir. Je suis fatiguée, mais confiante. Je déjeune, me mets en route, m’installe et attends son arrivée. Calmement, il entre dans la classe et s’assoit sur sa chaise. Le regard toujours fuyant. Le visage toujours aussi neutre. Je réessaie de créer une ouverture chez lui, un échec. Je n’ai plus le choix, il ne semble pas comprendre la gravité de la situation…
-Écoute Matéo, soit tu me parles et on essaie de clarifier tout ça, soit tu vas en prison.
Ses yeux reviennent alors brutalement à moi, je décerne de la peur, de la surprise, de l’angoisse. Des larmes commencent à couler. Je regrette, je me dis que je suis allée trop loin, alors que je m’apprête à m’excuser et à lui expliquer que ce ne sera pas le cas, il commence à parler.
-Je-je-je ne voulais pas, qu’il a murmuré.
-Je sais, je sais, mais pourquoi tu as fait ça? Je le questionne avec espoir d’enfin en connaître la réponse.
-Non, tu ne comprends pas, les gens, ils ne comprennent tous pas!, m’a-t-il crié cette fois.
Il s’est levé d’un coup en le disant, sa chaise tombant au sol dans un bruit déchirant. Par réflexe, je me suis levée, la main devant, tentant de désamorcer la situation.
-Moi, je suis là, je t’écoute, je veux comprendre!
-Tu peux pas comprendre!, il cria. Il fallait, il fallait, il fallait… s’est-il murmuré à lui-même juste après.
J’aurais dû tout arrêter, mais ma curiosité égoïste m’a poussé à continuer…
-Que s’est-il passé, tu-tu étais en colère, il était méchant av-avec toi, tu as perdu le contrôle, tu te sentais ailleurs???? C’est ça qu’il s’est passé Matéo?? C’est ça??
-Tu m’avais dit que si je le faisais tu me laisserais tranquille, dit-il en gémissant la tête entre ses mains, de plus en plus instable.
-Mais voyons de quoi parles-tu?
-Tu ne le vois pas toi non plus, c’est ça?, dit-il si bas que je n’ai presque pas entendu.
Je suis pétrifiée, je ne sais pas quoi dire. Tout ce que je vois, c’est son regard qui passe rapidement de moi, au coin de la classe derrière mon épaule. Avec appréhension, je me tourne, très, très lentement vers l’endroit. Sans le quitter des yeux, je parle à Matéo.
-Il y a quelqu’un, là, dans ce coin?
-Oui, souffle-t-il de façon presque inaudible.
Sa réponse me glace le sang. Tout se passe très vite dans ma tête. Schizophrénie? Démence? Puis Matéo se met à crier, un cri perçant, déchirant. Je me retourne promptement, Matéo recule, trébuche, mais recule, il regarde devant lui, je vois l’horreur dans ses yeux, un effroi absolu. Il atteint le mur du fond, glisse jusqu’au sol, les larmes coulant à flot sur ses joues. Puis, il se met à trembler. Ça ne peut plus continuer, je cours à l’intercome et appelle pour avoir de l’aide, on m’informe qu’on envoie du personnel en urgence. Tout à coup, tout est extrêmement calme, ce n’est pas normal. Au ralenti, je me retourne. Matéo est debout, il a le visage neutre, mais je discerne une pointe d’amusement dans ses yeux, toute petite, mais présente. Je n’y crois pas, je me suis fait avoir, j’ai failli croire en une présence invisible, j’ai eu peur, il m’a eue, c’était son but. Il m’a fait marcher, il m’a manipulée.
Alors que la colère commence à monter en moi, je vois Matéo se retourner, dos à moi, il se met à courir, tout droit. Je ne comprends pas, mais qu’est-ce qu’il fait? Tête première, il fonce, la fenêtre éclate, les épaules, le bassin, tout son corps, une seconde plus tard, un craquement, un son sourd. Anéantie, j’accours à la fenêtre. Deux étages plus bas, je vois son petit corps, sa tête fendue son sang épais qui prend de l’ampleur sous lui.
Depuis ce temps, je vois un homme, un homme sans visage, qui m’observe, du coin de ma chambre. Serais-je la prochaine?
Mila



