La sonnerie du réveil- matin retentit. Maira se lève pour aller se faire un café. L’odeur du pain frais de la boulangerie d’en bas flotte dans l’air, annonçant une belle journée d’automne. Sur le réfrigérateur, son planning est affiché : entre autres, les courses et son rendez-vous avec sa psychologue. La jeune femme prend le temps de s’habiller. Ses vêtements doux et chauds, dignes d’un épisode de Gilmore Girls, et ses bottes brunes qui coûtent un bras la rendent un peu plus sûre d’elle. Elle choisit son vélo, car circuler en voiture en plein Amsterdam n’est pas très efficace, surtout en raison des difficultés de stationnement.
Elle pédale jusqu’à l’Albert Heijn, une chaîne de supermarché néerlandaise. Dans l’allée des pâtes, un vieil homme et son chien la fixent. Elle essaie de n’y prêter aucune attention, mais n’y parvient pas. Elle s’imagine qu’ils la scrutent intensément, se demandant si elle hésite entre les tagliatelles et les spaghettis. Sa perception change soudain : l’homme et son animal ne la regardent pas du tout, mais hésitent simplement entre plusieurs paquets de penne. Ce genre de situation se produit tout le temps avec Maira, qui se sent constamment observée. Après cette étrange impression, elle se tire les cheveux. Ce geste lui procure un léger soulagement. Dans son enfance, elle portait des perruques. Depuis ses seize ans, de longs cheveux brun clair ont repoussé ; elle n’a plus besoin de dissimuler toute sa chevelure, mais seulement d’ajouter de simples extensions pour camoufler une zone sur le haut de la nuque. Après être passée à la caisse et être sortie aussitôt, jetant un regard fixe aux personnes dans la file, elle repart à vélo vers son appartement pour déposer ses courses. Elle reprend ensuite l’écriture de son livre, car sa maison d’édition le réclame depuis six mois, mais elle bloque et manque d’inspiration. Depuis sa table à manger, elle jette un œil à son réfrigérateur, se rappelle son rendez-vous et ressort une nouvelle fois.
Chez sa psychologue, elle s’installe sur le long canapé en velours rouge. Elle discute avec Roxalanne, une femme tenace et réconfortante qui écoute avec beaucoup d’empathie. Maira sait qu’elle a besoin d’être écoutée, car personne d’autres ne le fait et que se sentir comprise et visible est un luxe qu’elle n’a pas l’habitude d’expérimenter. Alors, pour sortir Maira de sa zone de confort, Roxalanne la convainc de se rendre dans un bar appelé McLaren’s, sans pour autant lui donner plus de détails.
À vingt et une heures, Maira se prépare. Cette fois, elle ne prend pas son vélo, mais y va à pied, suivant les recommandations de Roxanne. Celle-ci lui a conseillé de s’exposer aux regards plutôt que de défiler pour les éviter. Cependant, en marchant, Maira n’arrête pas de se tirer les cheveux ; son anxiété sociale se fait de plus en plus ressentir, tandis que quelques mèches s’échappent sur les pavés centenaires d’Amsterdam. En traversant un pont pour rejoindre le bar situé de l’autre côté du canal, elle arrive enfin devant l’établissement et se pétrit d’angoisse en découvrant l’intérieur.C’est une soirée karaoké et Roxalanne l’a piégée dans une thérapie par exposition.
Roxanne lui fait des signes pour qu’elle rejoigne sa table confortable ; fauteuil douillet et un virgin mojito l’attend. Roxanne confirme les soupçons de Maira : elle devra chanter devant tout le monde, son nom étant inscrit sur la liste juste après un homme complètement ivre qui interprète une chanson italienne, Cosa sei, alors qu’il aurait clairement mieux fait de s’abstenir. La cacophonie fait saigner les oreilles des clients qui attendent la fin de la prestation de quatre minutes. Trop saoul pour tenir debout, l’homme finit par s’effondrer lourdement sur le sol de la scène avant de s’éclipser discrètement comme si de rien n’était. Le DJ annonce la participante suivante. Maira se lève soudainement sous les regards tournés vers elle. Elle s’avance sur la scène , prend le micro et les premières notes de Vous les femmes de Julio Iglesias retentissent. Malgré la sensation d’être scrutée de haut en bas, Maira se sent bien. Pour un instant, elle oublie le regard des autres et profite de son moment sous les projecteurs. Elle sourit vers la fin de la chanson, le public l’applaudit et pour une fois, elle savoure le fait d’être vue et appréciée. Après une soirée époustouflante marquée par de nombreuses chansons et des rencontres hilarantes, c’est l’heure du retour. Elle remercie chaleureusement Roxalanne et se met en chemin, se sentant cette fois complète et apaisée.
Le lendemain, un corps est découvert sur le pont et une enquête est ouverte.Maira regarde les actualités avec une expression choquée, mais cet événement lui offre une véritable inspiration pour son nouveau livre. Sa flamme ravivée, elle se remet à écrire.
Six semaines plus tard…
En sortant de la douche, vêtue d’un peignoir, un masque de beauté sur le visage et un maté argentin traditionnel à la main, elle profite d’une atmosphère calme et charmante par des bougies à la vanille et à la cannelle. Alors qu’elle regarde un spectacle de The mentalist, quelqu’un toque à la porte.
Frustrée qu’on vienne perturber sa paix, Maira se dirige vers l’entrée.
En ouvrant, elle se retrouve face à des policiers.
— Êtes-vous Maira Strasgard ?
— Oui, en quoi puis-je vous aider ?
— Vous êtes en état d’arrestation pour suspicion de meurtre.
Entendant du vacarme, les voisins sortent de leur appartement pour voir ce qui se passe. Poussée par les policiers, les mains menottées dans le dos et vêtue de son peignoir brodé de ses initiales, elle commence à hyperventiler. Croisant les regards méprisants de ses voisins, elle rougit, incapable de comprendre la situation : elle est complètement tétanisée.
À suivre…
Nadine



